D’un océan à l’autre, une Réserve qui prend le temps…
Le 1er août 2007, quatre ans après avoir achevé le troisième volet de ma carrière, celle d’OCTAM après celles d’ELECT puis d’INSEN, et largué tout aussitôt les amarres qui retenaient le voilier familial dans le courant bordelais, nous mouillons l’ancre de notre ketch « Maestro » dans le lagon de Tahiti. Enfin ! Mais je pourrais écrire aussi « déjà ! ». En tout cas nous étions à l’heure pour la rentrée des classes de nos enfants, neuf et seize ans, une semaine plus tard.
Tant de temps pour venir de métropole à la voile par le chemin classique des alizés, des Antilles et du canal de Panama. D’aucuns penseront que c’est bien long au regard des performance des voiliers modernes, des aides électroniques et des guides nautiques qui vous balisent et sécurisent la route. Notre sentiment est plus complexe.
Pour mon épouse et moi-même, ces quatre années ont exacerbé notre impatience à concrétiser nos rêves de jeunesse alimentés tant par Stevenson que Melville, Gerbault ou Moitessier. Personnellement, l’attrait des mers du sud m’aiguillonnait déjà lorsque je comptais mes maigres soldes de matelot pour construire mon premier voilier, avant que me soit offerte l’opportunité de gonfler la caisse du bord par un embarquement sur l’aviso escorteur Balny, entre Toulon et ces même eaux polynésiennes quittées… tiens, tout juste trente ans avant mon retour sur « Maestro » ! Nous avions donc hâte de nous immerger dans la vie de ces îles et atolls, à commencer par les Marquises où la « Tapageuse » nous accordera le meilleur accueil.
Et ce type de rencontre rend quatre ans de vagabondage maritime en famille bien vite passé. Trop à notre goût. Il y a d’abord eu l’arrêt prolongé à Séville (Espagne), tapie derrière ses écluses en haut du Guadalquivir. Mon père, combattant Républicain, en avait été chassé en 1936 avant de trouver un exile précaire trois ans plus tard dans les camps de nos Pyrénées orientales. Les trois semaines d’escale programmées se sont évidemment dilatées en un, puis deux… ans d’immersion andalouse poignante et étourdissante. Marqués au fer rouge par la culture et la langue, nous aurons alors les plus grandes peines à quitter ensuite les Canaries (six mois), le Venezuela, la Colombie, tout autant que le Panama ou même les îles Galapagos (Equateur). Retenir le temps, encore un peu…
Au-delà de la découverte des territoires et des populations abordés, des échanges passionnants avec les équipages voisins de toutes nationalités, des formalités d’escale et des contraintes de mouillage, il y aussi les cours du CNED à assurer, denses, riches, obligation prioritaire qui rythme et l’emploi du temps quotidien et le calendrier des escales, courrier voire examen obligent. Et toujours le temps manque pour visiter, acheter, relater, échanger, mais aussi pour réparer ou entretenir la monture et bien sûr préparer la navigation suivante.
Pour autant je n’entendais pas rompre avec ma qualité de réserviste le temps de ce voyage. Mon fils se projetant déjà dans la Marine nationale, nous avons mis à profit toutes nos escales pour nous rapprocher de l’Histoire maritime et des navires militaires, fortifiant sa vocation et diffusant autour de nous les valeurs, missions et carrières de notre Marine. Avec notamment cinq visites de navire et une de submersible, français ou étrangers, dont les BHO Beautemps-Beaupré et l’aviso Cdt L’Herminier visités en invitant d’autres familles de voiliers, nous avons le sentiment d’avoir œuvré, même modestement et sans formalisme, au profit d’une réserve citoyenne.
Papeete a bien changée depuis mon départ en 1977. Le mythique quai de nos illustres prédécesseurs a disparu. Mais le modernisme se prolonge heureusement dans la Réserve locale. Le récit de mon escapade nautique est chaleureusement accueilli et ponctué d’un « Bienvenu à bord !» de la part du CF (R) J.F. Blanchet, adjoint CIRAM du COMAR. Et dans le bureau voisin, une jeune embarcation taille résolument sa route. Construite et « skippée » par le toujours combatif MJR (H) FUSCO André Bailles, réunissant officiers, officiers mariniers et marins de réserve, l’ACORAM-ACOMAR 987 m’offre la convivialité des gens passionnés et le plaisir de s’investir, auprès des camarades d’active, dans une réserve citoyenne moins solitaire.
Notre escale est prévue durer un ou deux ans pour raisons scolaires. Court ou long, c’est toujours suffisant pour apporter un peu de sa passion et de son temps à la Réserve. Charles Aznavour chantait : « Le temps n’est rien d’autre, le tiens, le mien, celui qu’on veut nôtre… ». Marins réservistes de tous grades, sédentaires ou nomades, accordons nous simplement la chance de le partager, fidèles à notre devise locale : « Réunis pour servir ».
O1(R) CTAM Michel Gomez